Dr. Lyndze Harvey
Université de Victoria
Le Dr Lyndze Harvey, professeure adjointe en sciences sociales et fondements philosophiques à l’Université de Victoria, dirige le programme d’études sociales pour les niveaux primaire et secondaire et offre des services de consultation sur le choix des cours pour les enseignants en formation. En tant que femme queer issue de la colonisation, elle reconnaît l’influence politique profonde de ses identités sur son enseignement. Le Dr Harvey se consacre à la déconstruction de la colonialité dans ses pratiques éducatives.

Les curriculums en contexte
Travaillant sur les territoires non cédés des peuples de langue lək̓ʷəŋən (Lekwungen), Mme Harvey comprend que son travail s’inscrit dans le cadre d’un programme d’études sociales existant lié à la terre et aux efforts de réconciliation. Elle observe que, bien que la plupart de ses élèves soient originaires de Colombie-Britannique et connaissent quelque peu ce programme, la formation des enseignants dans ce domaine est insuffisante.
Le Dr Harvey observe que de nombreux étudiants « arrivent avec des connaissances encore très basiques ou minimales sur la colonialité et ne sont pas vraiment informés sur le plan politique ». Elle souligne également que la majorité de ses étudiants sont des femmes blanches cisgenres. De nombreux futurs enseignants pensent également qu’ils peuvent rester politiquement neutres dans leur classe. Le Dr Harvey s’efforce d’aider ses étudiants à se défaire de cette idée et affirme que « l’enseignement est intrinsèquement politique », en particulier lorsqu’il s’agit de former les citoyens de demain. Le programme lui-même exige un engagement politique, visant à « former des citoyens informés, capables de penser de manière critique dans une démocratie pluraliste ».
De la théorie à la pratique : les objectifs pédagogiques en action
L’approche du Dr Harvey en tant que formatrice en sciences sociales est façonnée par cette tension entre la neutralité politique et l’exigence d’engagement critique du programme scolaire. « Mon approche pédagogique consiste à déstabiliser, à créer un espace pour le malaise et à accompagner les élèves dans ce malaise », explique-t-elle, dans le but de renforcer la confiance des élèves dans leur capacité à aborder de manière critique le passé et le présent.
L’une des méthodes qu’elle utilise consiste à enseigner aux élèves à examiner de manière critique les récits historiques en identifiant les « S.W.A.K. » (« stories we all know », les histoires que nous connaissons tous). Le Dr Harvey aide les élèves à reconnaître ces récits et ces hypothèses hérités sur des sujets tels que le genre et l’ethnicité. « Notre travail, explique-t-elle, consiste à être capables de voir l’histoire que nous connaissons tous et d’aider les élèves à voir cette histoire. »
Pour illustrer cela, le Dr Harvey demande à ses étudiants d’étudier les manuels d’histoire de la bibliothèque de l’Université de Victoria, en leur demandant de trouver des « S.W.A.K. ». Les étudiants ont observé des récits problématiques concernant les enfants et les femmes autochtones, entre autres.

Le Dr Harvey et ses étudiants recherchent des « S.W.A.K. » dans des manuels d’histoire à la bibliothèque de l’Université de Victoria. Photo fournie par le Dr Harvey.
Cette activité a également mis en lumière des histoires passées sous silence. Par exemple, un élève d’origine chinoise n’a trouvé aucune mention de la contribution de sa famille à la construction du chemin de fer Canadien Pacifique (CPR) dans les manuels scolaires, alors que cette construction est décrite comme fondamentale dans l’histoire du Canada. Cela a suscité des discussions enrichissantes sur les récits d’immigration et le pouvoir de silence des « S.W.A.K. ».
Ce travail culmine avec une activité intitulée « Resist a Resource » (Résister à une ressource), dans laquelle les élèves choisissent une ressource contemporaine (par exemple, des manuels scolaires, CBC Radio, des cartes, des horloges) et analysent, comme le décrit le Dr Harvey, « comment la colonialité pourrait y être intégrée, comment elle raconte une histoire que nous connaissons tous, ou en renforce une, ou comment elle pourrait même en bouleverser une ». Cet exercice aide les élèves à voir l’interdépendance des histoires et leur influence sur les récits actuels.
Ce faisant, Mme Harvey favorise la conscience historique, qui pour elle signifie « comprendre le passé de manière plus holistique, et comprendre l’interdépendance et l’interconnexion qui existent entre nous tous, avec nous-mêmes, avec ce qui dépasse l’humain et avec les idées ». En identifiant les « S.W.A.K. » dans le passé et le présent, elle aide les élèves à se connecter à l’histoire et à son impact continu.

Page tirée d’un manuel d’histoire canadienne de la bibliothèque de l’Université de Victoria. Photo fournie par le Dr Harvey.
Naviguer dans les complexités de la formation des enseignants
Le Dr Harvey reconnaît la complexité de la préparation des futurs enseignants à aborder le passé, en invoquant les connaissances de base variées des élèves et le temps d’enseignement limité. « Mes élèves recherchent souvent une liste de choses à faire, mais ce n’est pas le but des sciences sociales. J’essaie vraiment de changer cela », explique le Dr Harvey.
Afin de favoriser les conversations critiques, le Dr Harvey privilégie la transmission préalable d’informations et de vocabulaire sur des concepts tels que les microagressions et la communication non violente. « Beaucoup d’entre eux ont peur d’utiliser ce langage. Ils l’ont entendu, mais ils ont peur de l’utiliser », observe-t-elle, soulignant que cette préparation crée un environnement plus sûr et plus riche pour la discussion.
Pour relever le défi du désengagement, Mme Harvey favorise une culture d’égalité intellectuelle dans sa classe, où l’expertise et les intérêts des élèves sont valorisés. Elle s’efforce de montrer l’exemple en acceptant de ne pas avoir toutes les réponses et en assumant le malaise inhérent à notre travail d’éducateurs. Elle espère mettre les futurs enseignants sur une voie qui leur permettra de « continuer à démanteler les récits que nous connaissons tous et la colonialité, car ce sont des choses auxquelles nous nous sommes engagés en Colombie-Britannique ».
Cocréé par le Dr Lyndze Harvey et Jessica Gobran
